Annette

Annette

Parmi les films qui méritent qu'on les laisse reposer, celui-ci était dans le top. Mais j'ai beau vouloir sauver et défendre Carax, je ne peux pas en bonne conscience le faire pour Annette. Parce que, oui, ça romantise ce qu'on appelle aujourd'hui de la masculinité toxique, mais qui, il n'y a pas si longtemps, on aurait appelé un artiste torturé (en France on ne fait pas encore la différence, pas étonnant que les éloges viennent surtout de ce côté de la flaque). Et c'est aussi dangereux de romantiser un homme qui tue sa femme que de romantiser la détresse qui mène là. C'est pas parce que ton personnage ne peut pas s'empêcher de regarder dans l'abysse qu'il devient tragique, la tragédie est ailleurs et le film ne le voit pas.

Cela dit, le film est parfaitement conscient de tout cela, le personnage d'Adam Driver est souvent remis en question par des voix féminines, par la façon que le film représente Annette (très drôle d'ailleurs), et il finit par être condamné, mais reste qu'on passe tout le film avec lui et que Marion Cotillard est complètement vide. Le film est conscient de cela aussi et s'inscrit dans une tradition de l'opéra qu'il met en abîme, mais ce n'est pas suffisant. C'est la même stratégie hypocrite qu'on voit très souvent, celle consistant à se dédouaner en se montrant conscient des limites de son sujet, mais en étant incapable de dépasser ces limites que l'oeuvre prétend critiquer. Si tu le sais que c'est pas génial, cette tradition dans laquelle tu t'inscris, la meilleure chose à faire est de t'en éloigner en donnant une vie à ton personnage féminin, une véritable voix, sinon c'est trop peu et tu participes à ce que tu prétends soulever. (Et je ne connais pas beaucoup l'opéra mais je suis pas mal persuadé que les femmes, même si elles meurent, y sont plus complexes que Marion Cotillard ici.)

Mais ce qui me peine et me rend perplexe, dans tout ça, c'est qu'Annette met en évidence ce qui a toujours été au coeur du cinéma de Carax, et que ce film n'a rien de surprenant dans la carrière de son auteur. Adam Driver n'est pas si éloigné de Denis Lavant, surtout celui des Amants du Pont-Neuf, et la poésie écorchée de Carax s'alimente à ce cliché de l'artiste mâle torturé, auquel il s'identifie très clairement (d'ailleurs c'est bien étrange de dédier un film comme Annette à sa fille). C'est beaucoup moins problématique dans ses premiers films, dans la mesure où ce sont des films qui parlent par images, la narration étant on ne peut plus secondaire, les personnages, masculins comme féminins, à peine esquissés, mais ça m'avait frappé en les revoyant l'an dernier, à quel point je les ai autant aimé parce que je les ai vus à une certaine période de ma vie, fin de l'adolescence, et que j'aurais une toute autre relation à ces films si je les découvrais maintenant. Et Annette, à quelque part, vient creuser cette distance en mettant en évidence ce qui la justifie, même si je pense que je ne pourrai jamais arrêter d'aimer Mauvais Sang (ça a trop compté pour moi).

Puis, bon, faut le dire, c'est un incroyable spectacle pareil, la musique est excellente, il y a quelques scènes époustouflantes (qui fonctionnent d'ailleurs parce qu'elles ne participent pas à ce qui est plus problématique), et on découvre un Adam Driver en Denis Lavant, surtout quand il est sur scène, et c'est fascinant à voir, un acteur jouer ainsi avec tout son corps, comme on le voit trop peu de nos jours. Mais rien de cela ne peut racheter ce qui est au coeur du film. Je vais le revoir un jour pour essayer de me convaincre que j'ai manqué quelque chose au premier visionnement (ce que j'ai envie de faire par amour pour Carax, un autre cinéaste n'aurait pas cette chance), mais j'en doute.

C'est triste Annette, mais cette tristesse émerge moins du film que de ma relation à Carax, qui s'étiole et me questionne, comme si le cinéma qui m'a vu grandir me trahissait, ou plutôt comme s'il révélait quelque chose que je préférais ignorer, même si je le voyais déjà, ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose (au contraire en fait), mais ça a sa part de tristesse.

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